Ce 13 et 14 novembre 2019, la seconde édition du salon Blockchain Paris se tenait à la Cité Universitaire internationale.

Des conférences, des ateliers, des rencontres de start-up … c’est un événement qui s’annonce riche en informations. Difficile de tout faire, alors nous allons nous concentrer sur les talks.

Entrée en matière … législative

Le cycle de conférences a été introduit par Pierre Person, député de la 6ème circonscription de Paris, aKa le crypto-député, et rédacteur d’un rapport proposant des éclaircissements du cadre juridique des crypto-actifs.

Cette intervention a mis en évidence le caractère toujours incertain des lois concernant la blockchain et son utilisation en France. Il précise notamment que d’ordinaire la jurisprudence précède la loi, et que pour le moment, les jurisprudences blockchain sont encore assez rares.

A noter que tous les législateurs attendent de pied ferme Libra de Facebook afin, justement, de voir comment les choses se passent légalement.

Il termine en ajoutant qu’un énorme travail d’acculturation reste à faire tant chez les élus que chez les dirigeants d’entreprises pour que le sujet soit maîtrisé et puisse être traité en toute sérénité.

L’approche du business angel

Vient ensuite une intervention de BPI France, la Banque Publique d’Investissement, qui accompagne financièrement les entreprises et, à ce titre, a déjà participé au développement de nombreuses entreprises blockchain.

Là encore, il sera question de Libra. De nombreuses entreprises sont en embuscade en attendant de voir ce qu’il en sort pour se jeter dans la bataille.

Avec leur point de vue relativement large sur l’écosystème blockchain, BPI France constate une tendance à l’harmonisation des environnements techniques et surtout un changement majeur dans la façon d’aborder les projets : là où ces dernières années, la technologie blockchain était l’argument pour obtenir un budget et monter une équipe afin de réaliser un PoC, actuellement les choses se recentrent sur les cas d’usage. Avant on pouvait vendre une technologie alors que maintenant il faut répondre à un besoin. Un signe de maturité ?

Point à noter : l’interopérabilité entre blockchains est une tendance qui s’amorce et laisse entrevoir de nouvelles possibilités à l’avenir. Pour développer leur potentiel, les réseaux vont devoir de plus en plus communiquer entre eux.

Dura lex, sed lex

La loi est dure, mais c’est la loi … qui sera au cœur de l’intervention suivante, animée par une spécialiste du cadre juridique de la blockchain.

Et jamais deux sans trois, là aussi il sera question de Libra et de tous les regards qui sont braqués dessus afin de voir comment elle va, ou non, cohabiter avec la souveraineté des états.

Plus généralement, nous apprenons ici que la blockchain ne change pas le droit. En effet, elle n’est qu’un outil au service d’un besoin dans un domaine précis, c’est donc le droit existant de ce domaine qui s’applique. L’utilisation de la blockchain doit s’y conformer.

Notamment concernant la création de tokens, pour lequels il faut distinguer 3 grandes catégories :

  • Utility tokens : qui attribuent à leurs propriétaires le droit d’usage d’un service
  • Security tokens : qui digitalisent un titre financier et peuvent selon les cas, quand ils représentent une part d’une société, donner un droit de participer aux décisions et de toucher les dividendes de l’entreprise en question
  • Payment tokens : de simples moyens d’échange

Chacune de ces 3 catégories implique de respecter une réglementation clairement définie par le droit des finances, le droit commercial, etc …

Il est également question du positionnement des états vis-à-vis de la blockchain et surtout des crypto-actifs.

  • Les pays qui s’y opposent, tels que la Chine, qui lance d’importants chantiers autours de la blockchain mais s’oppose toujours aux crypto-monnaies (autre que sa future crypto souveraine)
  • Ceux qui s’y intéressent, comme la France, qui cherche à se positionner.
  • Et ceux qui s’engagent pleinement dans le domaine, tels que la Suisse ou Malte, dont la législation est complètement adaptée et plutôt permissive.

Avec le cas particulier du Royaume Uni qui est en train de mettre en place un bac à sable juridique dans le domaine avec tous les pays du Commonwealth.

Enfin, le dernier point pose la question de la responsabilité des smart contracts. Lorsqu’un morceau de code distribué sur un réseau s’exécute mal et génère une situation problématique, qui en est responsable ? Le développeur ? Les exécutants ? Tout le monde ou personne ? Selon quelle législation ? Le cadre n’est pas encore défini.

Il faut aussi mettre en évidence la possibilité, et surtout la nécessité, de définir les éléments précédents, ainsi que toute autre règle applicable, au niveau contractuel lors de la constitution d’un consortium dans le cas de la mise en place d’une blockchain privée.

Les compétences blockchain

Plusieurs spécialistes de la gestion des activités blockchain ou du management du changement en entreprise ont abordé le sujet de la recherche de compétences en matière de blockchain.

La tendance est à la pénurie. Sur les mêmes fondations que la pénurie de compétences IT en général, le secteur de la blockchain en souffre particulièrement de par son côté très pointu mais aussi parfois de la mauvaise image véhiculée par certaines utilisations des cryptomonnaies.

De grandes entreprises ont tout simplement renoncé à leur plan de recrutement afin de se concentrer uniquement sur la formation de compétences en interne.

Ce constat est d’autant plus dommageable car les perspectives sont à l’augmentation des besoins dans les années à venir.

Les cas d’usage

Bien, si vous avez suivi cet article jusque là, vous savez que ce qui compte dorénavant ce sont les cas d’usage, les cas d’usage ou éventuellement, les cas d’usage.

Alors on en(bloc)chaîne sur quelques succès :

Du pétrole et des idées

Komgo est un exemple de consortium qui appartient à un milieu fortement réglementé : celui du Trade finance (financement du commerce international).

Natixis et un ensemble de partenaires ont créé ce réseau afin de sécuriser le négoce de produits pétroliers dans un premier temps puis d’autres matières premières par la suite. Ce réseau permet à tous les partenaires d’accélérer et de faciliter l’échange de lettres de crédits et toutes les opérations de vente, d’achat et de financement qui interviennent dans les processus commerciaux de ces matières.

Le retour d’expérience insiste sur le fait que même en matière de consortium, il est important de penser à mettre au point des « nœuds légers », afin de permettre à de petits acteurs de participer.

De la friture sur la ligne ?

L’ANFR (Agence Nationale des Fréquences) est un organisme qui orchestre l’utilisation des fréquences radio élétronique. Elle distribue les fréquences disponibles aux différents émetteurs (i.e stations de radios …). Elle met également à disposition des plages de fréquences dites libres. Ce sont des fréquences utilisables librement par tout appareil radio électrique. Par exemples les box wifi ou les micros. Ces appareils peuvent parfois se retrouver en nombre lors d’événements, tels que le Tour de France par exemple, où des centaines de médias veulent utiliser ces fréquences pour réaliser et diffuser leurs interviews. Il est courant que deux journalistes branchent leur micro sur la même fréquence et se parasitent l’un l’autre.
Aucun administrateur n’est présent pour gérer ce point et les utilisateurs de fréquences doivent se débrouiller entre eux pour se mettre d’accord.

Pour palier ce problème, l’ANFR a mis en oeuvre une blockchain où chaque utilisateur de fréquence vient « réserver » celles qu’il veut utiliser. Les autres utilisateurs en sont immédiatement informés et savent donc qu’ils doivent en utiliser d’autres.
Ce sont ici les aspects de décentralisation et de transmission de données qui ont été mis au cœur du sujet.

Le projet est mis en oeuvre sur un Ethereum privé, où chaque utilisateur s’identifie au moyen d’un wallet Metamask. Le fonctionnement est satisfaisant, mais l’utilisation du wallet n’est pas confortable pour les utilisateurs. Des évolutions sont donc à l’étude pour encapsuler ce point et améliorer l’expérience.

De la décentralisation à la … décentralisation

Le Registre du Commerce et des Sociétés (RCS) est un organisme qui regroupe un certain nombre d’informations légales sur les entreprises françaises. Il a un fonctionnement décentralisé. Chaque agence gère les sociétés à un niveau local et les échanges d’informations entre agences sont assez conséquents.
Par exemple, lorsqu’une entreprise déménage de son siège, elle s’adresse au RCS local de sa nouvelle adresse. Il va alors être en charge de transmettre l’information à tous les RCS qui référencent également cette société afin de les tenir informés du changement.
La communication entre agences se fait avec des moyens traditionnels tels que les emails ou les courrier postaux recommandés lorsqu’il y a des informations sensibles à transmettre.

C’est une situation rêvée pour construire un consortium qui regroupe tous les RCS en leur permettant d’échanger ces informations automatiquement et surtout de façon sécurisée et auditable.

Ils ont donc mis en place une blockchain privée basée sur Hyperledger Fabric qui permet à chaque RCS d’envoyer ses informations à tout le réseau en ciblant les noeuds concernés. Le status de chaque demande (envoyé, lu, traité, refusé) est auditable, et les données sensibles sont chiffrées. Le gain de temps est énorme.

Des briques dans les blocs

Mata Capital, société de gestion de fonds immobiliers, a été l’un des premiers acteurs à tester la tokenisation d’un bien.

Avec l’aide de Consensys et du standard ERC-1400 des Security Token, ils ont créé une SAS (Société par Actions Simplifiée) chargée de la gestion d’un immeuble et ont distribué les parts sous forme de titres non côtés via la blockchain.

Le public visé est pour le moment principalement les professionnels du secteurs. Mais il y a fort à parier que le processus se simplifiera et se démocratisera pour devenir, à terme, accessible aux particuliers.

Un hôtel ? BTU !

Tout le monde connait les plateformes qui permettent de réserver un hôtel ou des activités pour ses vacances. Elles se positionnent en intermédiaire entre les professionnels du tourisme en apportant de la visibilité pour leur offre et les clients en leur promettant une offre tarifaire défiant toute concurrence. Ce qui leur permet d’empocher des commissions, parfois conséquentes, sur les deux tableaux.

BTU Protocol a mis en oeuvre un réseau décentralisé pour mettre en relation les offres et les demandes de prestations touristiques.

Il vise plutôt un public de professionnels. Ils vont insérer sur leurs sites un widget qui propose les services offerts par le réseau, et toucher une récompense à chaque fois qu’un utilisateur passera par leur widget pour faire une réservation. Le système d’intermédiaire qui touche une commission n’a donc pas totalement disparu, mais il est transformé. Il ne s’agit pas d’ajouter une commission en plus du prix payé, mais de la prélever sur ce que le fournisseur de l’offre touche, et elle reste très faible. L’idée est aussi de répartir le paiement de ces commissions entre tous les acteurs du tourisme et pas seulement entre les quelques grandes plateformes qui imposent leurs règles.

A noter que toutes les transactions sont basées sur le token BTU. Il permet de faciliter la gestion d’un réseau international sans devoir gérer le change entre devises mais également de réaliser les paiement plus rapidement qu’avec un réseau traditionnel.

La SACEM met son réseau en musique

La SACEM se charge de recevoir les déclarations de diffusions d’œuvres musicales effectuées par les diffuseurs (radios, organisateurs d’événements …), de percevoir les rétributions et de les répartir entre les ayants-droit et artistes.

En s’associant avec Ascap et PRS for Music, deux de ses principaux homologues internationaux, ils ont formé un consortium pour permettre de faciliter les échanges d’informations concernant la diffusion d’œuvres.

Basé sur Hyperledger Fabric et hébergé sur AWS, ce système permet d’accélerer l’ensemble des processus de déclaration des œuvres et d’identification des ayants-droits. La rémunération des artistes se trouve facilitée.

La supply chain

La supply chain est un domaine dans lequel la blockchain trouve particulièrement bien sa place.

Par exemple, dans le domaine du frêt, l’axe Méditerrannée-Rhône-Saône a mis en place, avec succès, une dématérialisation des processus concernant les transports sur cet axe fluvial, entre Lyon et le port de Marseille.

Ce sont des processus qui impliquent un grand nombre d’acteurs (douanes, transporteurs, affréteurs, intermédiaires …), des quantités de documents considérables (plusieurs dizaines pour un seul container) et surtout qui demande une grande rigueur afin de pouvoir être auditable et être en mesure de tracer chaque mouvement.

La encore, la digitalisation de ces processus via la blockchain a permis un gain de temps considérable en facilitant la communication entre les acteurs, tout en garantissant la traçabilité de chaque étape.

Standardisation

Cet exemple n’est qu’un exemple parmi d’autres. Le monde de la logistique est particulièrement propice à ce genre de cas d’usage. C’est tout naturellement que GS1 se penche actuellement sur la mise en place de standards d’échanges de données logistiques via la blockchain.

GS1, personne ne connait, pourtant tout le monde le côtoie au quotidien. C’est un organisme international de standardisation des méthodes dans le domaine logistique. Par exemple, ce sont eux qui ont créé le système de codes barres que l’on retrouve sur la plupart des produits que l’on achète.

Dans ce cadre, GS1 travaille à l’heure actuelle à établir un standard de données international applicable aux applications de traçabilité et de supply chain basées sur la blockchain. Ils étudient notamment la façon de traiter le transfert de responsabilité, un des éléments clé d’une chaîne logistique.

Preuve en est, à nouveau, que le domaine est en phase de maturité et que le futur proche nous conduit à une harmonisation technique et méthodologique.

Un réseau pour les gouverner tous (?!)

La blockchain est un sujet qui met en action un certain nombre d’acteurs au niveau local et international.

En France, une task force travaille sur le sujet, à l’initiative de Bruno Le Maire, ministre de l’économie et des finances.

Une infrastructure européenne est en train de se mettre en place pour travailler sur différents sujets : certification des diplômes, gestion de la TVA et identité numérique.

Il existe également un observatoire européen dont le rôle est de suivre les évolutions réglementaires et technologiques.

Au niveau international, L’INATBA (International Association for Trusted Blockchain Applications) rassemble un grand nombre d’acteurs de tous les pays pour promouvoir l’utilisation de la blockchain. Cette association est internationale mais elle a été lancée par l’Union Européenne et vise à défendre les valeurs européennes dans le domaine, par exemple en ce qui concerne la protection des données personnelles.

L’objectif de toutes ces organisations est de permettre au monde politique de suivre les évolutions de la blockchain afin de pouvoir agir et prendre position. Mais leur rôle principal reste d’associer pouvoirs publics, entreprises et recherche.

Au vue de toutes ces initiatives, dire que les attentes sur la blockchain sont grandes pour l’avenir reste un euphémisme.

J’ai pas tout lu, on me résume ?

Le monde de la blockchain est en pleine transition vers une phase de maturité. Les projets pour tester la techno, les services qui surfent sur la hype sont en train de décliner. Les cas d’usage réels émergent, les lignes juridiques se dessinent et le joyeux bazar technologique s’harmonise.

Pour résumer la tendance en quelques points :

  • Tout le monde attend Libra pour voir comment les contextes juridiques et marketing vont réagir.
  • La période où on vendait la blockchain par effet de mode est terminée, maintenant on doit (enfin !) en faire des choses utiles.
  • Les blockchains chacune dans leur coin, c’est bien. Mais les blockchains qui travaillent à deux, c’est mieux ! L’interopérabilité sera le prochain gros sujet à suivre.
  • Les autres sujets à suivre : les ZKP et identités décentralisés, et la gestion ergonomique des clés privées pour les utilisateurs
  • La promotion de la blockchain est au cœur de l’action de nombreuses organisations locales, européennes et internationales.

Revolution is coming !

Bonus : les awards de BCParis 2019

La phrase la plus souvent entendue :

« J’espère qu’aucun régulateur [variante : membre de l’Autorité des Marchés Financiers] n’est présent dans la salle »

La meilleure citation qui claque :

« Si le seul outil que vous avez est un marteau, vous verrez tous les problèmes comme des clous »

Abraham Maslow

Le mot le plus souvent prononcé et qui n’est ni « blockchain » ni « Libra » :

Coopétition : la coopération dans un milieu de compétition, où des concurrents doivent s’associer pour améliorer leur efficacité sur des sujets qui les concernent tous.